Interviews

Mars 2017



Interview de Denise King & O. Hutman sur Qobuz.com, avril 2013

Olivier Hutman invité d’Autour du Piano sur TSF Jazz

Olivier Hutman était l’invité d’Autour du Piano sur TSF Jazz le 28 octobre dernier.

Vous pouvez écouter l’enregistrement de l’émission sur ce site et trouverez l’ensemble des podcasts proposés par TSF Jazz, que nous remercions en passant, sur cette page.

Première partie :

Deuxième partie :

Rencontre avec Olivier Hutman par French Attack

L’histoire de cette rencontre débute un jour d’hiver à Chartres, dans une zone industrielle des plus déprimante. Peeer et moi étions là, dans la foire aux disques du coin, à la recherche d’un lot miraculeux qui semblaient s’eloigner de nous, le rendez vous typique avec disquaire lunatique comme tous les chineurs en ont connu : improbable et sans cesse remis. C’est donc la tete basse et l’humeur des mauvais jours que j’arpentais les travées du Palais des Congres local. J’avise tout de meme quelque bacs de jazz qui semblent assez serieux. Je me dis donc que la partie n’était peut etre pas perdue. Les disques ne sont pas donné mais j’y trouve des perles. Un disque bichrome enregistré en France attire plus particulierement mon attention. Je constitue une pile et commence à ecouter le fruit de mon crate digging avec le FisherPrice.

Ce fut mon premier contact avec le disque Moravagine, et indirectement avec Olivier Hutman, le pianiste attitré du combo. Sachez (personne n’est parfait) que je ne savais pas encore qu’Olivier faisait partie de Chute Libre.

De retour à la maison et quelques recherches internet plus tard, j’en sais un peu plus sur ce jazzman, pianiste de Chute Libre donc, habitué de la scene parisienne et sideman au coté des plus grand, de Dee Dee Bridgewater à Philip Catherine.

Mais je ne vous ai pas parlé de Moravagine, ce genre de disque obscure comme seul la vrai chine, celle dans les bacs de disques, pas avec la souris devant un ecran, peut vous offrir : la decouverte d’un superbe album de jazz metissé dont personne (en tous cas autour de moi) n’avais entendu parler.

Le reste fut rapide, je contacte Monsieur Hutman et le rencontre pas tres loin du Sunside, club de jazz parisien ou il allait officier quelques jours apres. L’homme est chaleureux, classe, avec cette desinvolture et cette humilité qui font les bonnes interview. J’allais en savoir plus !

Alors Moravagine.. A la base c’est un groupe qui existait ?

Oui, le disque a été enregistré à l’occasion d’un concours, qui était organisé par la maison de disques Promophone, crée par un certain Michel Deveau. C’était une époque ou on pouvait encore créer un label indépendant et en vivre. Le label a duré 4 5 ans puis c’est cassé la gueule, ce n’était pas un très bon gestionnaire.
Le truc marrant c’est que Deveau. avait des goûts en jazz très traditionnel, et quand nous on a gagné, devant un jury qu’il avait lui-même composé, il était très déçu, parce qu’il s’est dit « merde, il va falloir que j’enregistre ça ! » (rires).. Mais bon, c’était quelqu’un d’une certaine classe, on a donc gagné et on est allé enregistrer.

Tu sais combien ont été pressés ?

Bonne question. 1000, peut être un peu plus. On a été payé avec les disques, 100 par membres du groupe. Le prix c’était d’abord d’enregistrer le disque, qu’il soit diffusé, envoyé à la critique et chroniqué, ce qui était énorme à l’époque, où il n’y avait pas encore de home studio et la possibilité de masteriser chez soi. On a pu jouer dans deux festivals également.

Avant vous tourniez beaucoup en live ?

Oui beaucoup, c’est un groupe qui bossait beaucoup. Même si on était encore étudiant on avait aussi une certaine popularité, car il y avait des éléments dans le groupe comme Mino Cinelu, Denis Barbier et moi qui faisions partie de la scène jazz fusion française. Finalement c’était une scène assez étroite, tu avais CHUTE LIBRE, MAGMA, le groupe d’Alain Mion (CORTEX), Didier Lockwood qui commençait seulement à faire des trucs avec son premier groupe, tu avais GONG, qui était le premier groupe important de cette scène. Nous on s’est engouffré là dedans, en étant à moitié étudiant, à moitié chez les parents..

A cette époque tu n’avais pas d’école pour apprendre la musique. On venait tous de styles différents, moi j’ai une formation classique. On faisait la musique de façon spontanée, sans avoir vraiment le souci du lendemain. Mais en même temps on s’imposait une discipline de travail. On répétait pour MORAVAGINE tous les dimanches. Ensuite pour CHUTE LIBRE on répétait 3 ou 4 fois par semaine. On était très discipliné.

CHUTE LIBRE existait déjà ?

Moravagine existait avant CHUTE LIBRE, qui s’est crée en même temps. C’était Benoit Widemann le clavier du groupe, qui ensuite est parti rejoindre MAGMA. Moi j’ai rapidement rencontré le guitariste du groupe, Patrice Cinelu, le frère de Mino, à l’occasion d’une tournée pendant un mois en Tunisie avec un chanteur africain. Patrice m’a proposé de rejoindre CHUTE LIBRE et c’est comme ça que je me suis retrouvé à jouer dans les deux groupes.

Pour en revenir à MORAVAGINE, même si c’était un premier groupe, aviez vous quand même une direction, une idée en tête bien précise ? Car l’album a un son bien particulier.

Je crois que c’était la conjonction des influences que les différents membres du groupe avaient reçues. On ne venait pas forcement de la même famille musicale. Le batteur et moi, on écoutait Coltrane, McCoy Tyner, Miles, et pas du tout de rock. En ce qui concerne Pierre Jean Gidon, qui était un mec de Montpellier, lui avait une grande culture rock.. il écoutait beaucoup plus de jazz rock comme Weather Report ou Maravishnu Orchestra, moi j’y suis venu plus tard, comme pour Hancock et les Headhunters ou McLaughlin. Denis Barbier venait d’un milieu classique, neo classique, voire pop. Le bassiste Jean Marie Laumonnier, qui est décédé dans des circonstances assez tragiques, était guitariste à la base, et venait de trucs plus pop anglaise, du style Soft Machine ou Robert Wyatt.

Finalement le son de ce groupe là, c’est ce que chacun a pu amener à l’autre. On était à un age ou on ne faisait qu’écouter de la musique, en découvrir, rattraper le temps perdu.. un age formateur quoi. D’un autre coté je me souviens de concerts à la MJC Mouffetard où on échangeait d’instruments, on chantait, on faisait des psychodrames.. (rires). On se disait « qu’est ce qu’on joue ? N’importe quoi. ». On avait un coté complètement inconscient.
Notre groupe plaisait aussi beaucoup à Daniel Humair, il nous programmait tout le temps au Musée D’Art Moderne. Il craquait sur Mino (Cinelu) qui était déjà un phénomène, personne ne jouait des percus comme lui. Moi j’ai eu la chance de commencer à faire de la musique avec des mecs comme Mino, des Antillais, des blacks.

Je fais un peu d’enseignement, j’interviens à petite dose dans l’école de Didier Lockwood, et je dis aux jeunes musiciens que l’un des problèmes de la musique française improvisée actuelle, c’est qu’elle ne se mouille pas trop. Et pour acquérir ce swing dont je pense être détenteur, et je le dis en toute modestie car conscient également que d’autres jouent du piano mieux que moi, mon placement rythmique je l’ai acquis avec des mecs comme ça. C’était une époque hybride hyper importante… les gens ne se rendent pas compte mais les Antillais et les Africains ont apporté un truc énorme dans la scène musicale de cette époque là. Des gens comme Paco Seri, Moktar Samba, d’autres venus plus tard comme Karim Ziad.

Et les Antilles ?

Pour les Antilles tu avais Jean Francois Fabiano, les frères Gaumont, Eddy Gaumont qui a joué avec Miles Davis et est mort plus tard d’overdose. Dominique Gaumont. Parallèlement à ça, un truc très important, on allait tout le temps écouter le seul groupe afro américain de musique funk basé en France : ICE. A travers Mino on était très copain avec eux. Et puis en plus, je revendiquais vachement.. mes parents étaient d’anciens militants communiste, mon père avait fait parti du bureau fondateur du MRAP, ses parents avaient été déportés à Auschwitz..donc je m’identifiais, en tant que musicien d’origine juive même si pas pratiquant du tout, à tous ces noirs opprimés.

Il y avait donc l’aspect politique ?

Complètement. C’était dans l’air du temps. J’avais 14 ans en mai 68 ! J’étais un rebelle, t’as qu’à voir les tronches qu’on avait sur la pochette (rires). Il y avait une effervescence, plein de gens qui gravitaient autour des orchestres et qui voulaient travailler dans ce milieu là, qui sont ensuite devenus agents ou directeurs de maison de disques. Tu n’avais pas l’apathie qu’il y a maintenant, l’aspect technocratique que tu retrouves dans les maisons de disques. Pour CHUTE LIBRE, ce qui est inconcevable maintenant, on a signé chez EMI.. on s’est retrouvé à faire deux fois 1 mois de studio ! Pour le résultat final c’est du délire (rires) Dans le studio d’à coté tu avais Telephone qui enregistrait, et dans l’autre studio tu avais les Stones ! T’avais Charlie Watts qui venait nous écouter, et je me retrouvais dans la salle de pause avec lui qui me demandait : « Alors comment va Kenny Clarke ? », car Clarke habitait en France. Tout était possible, t’avais pas de garde du corps, pas de flics à l’entrée..

Mick Jagger faisait sa star ?

Non pas du tout, on se retrouvait tous dans la salle de pause, on regardait la télé. C’est des mecs, quand ils ont personne pour les observer ils sont normaux (rires).

Pour en revenir aux influences de MORAVAGINE, j’ai appris que tu avais fait aussi des études sur l’Afrique, tu semblais intéressé par la musique de ce continent, et on peut sentir dans le groupe une influence du mouvement afro jazz américain, des labels comme Strata East ou Black Jazz. J’entends dans MORAVAGINE des lignes de basses hypnotiques et des influences afro centriste comme on en entend peu souvent dans le jazz « blanc » européen de cette époque.

Oui, c’est bien possible. On écoutait de tout. Et je partais très souvent à Londres, afin de rassembler de la documentation pour mes études. Ensuite je suis allé au Ghana, au Nigeria ou je suis allé chez FELA RAMSONE KUTI, qui m’a invité dans « The Shrine ».

Waouh !

A l’époque ce n’était pas regardé comme quelque chose d’exceptionnel. En tous cas en France personne ne connaissait FELA. On était très tourné vers ces choses là. J’avais rencontré des musiciens sud-africains du BROTHERHOOD OF BREATH, des mecs qui étaient aussi sur la scène londonienne. Donc c’était un peu un mélange de tous ça. A cette époque (75) dans le jazz, le Be-bop était tombé en désuétude et tu n’avais que deux formes d’expression : le jazz rock et le free jazz.

On entend même dans l’un des morceaux de l’album, « Ruhenol »…

C’était un nom de médicament. Qui était censé défoncer. C’était une période assez psychédélique (rires).

Vous utilisiez des substances illicites pour enregistrer ?

(rires) On était jeune, pas du tout destroy, on aimait s’amuser mais, ça va peut être paraître désuet, on avait à cette époque là un autre sens de certaines valeurs, et la trouille d’aller trop loin. Le premier saxophoniste de Chute Libre, Eric Letourneux, est mort d’une overdose à 20 ans, mais c’était quand même des épiphénomènes, ça nous paraissait surnaturel.

Le milieu du jazz est connu pour ça…

Oui, j’ai bien sûr connu d’autres gens par la suite qui ont disparu, mais je venais personnellement d’une famille structurée.

Pour en revenir à « Ruhenol », il y a ce final aux influences très brésiliennes.. La ressemblance avec Cortex notamment est frappante, on y sent les même influences..

Oui, peut être.. tu sais ça fais longtemps que je ne l’ai pas écouté.

(J’ai eu la bonne idée d’amener le disque ainsi qu’un Fisherprice pour pouvoir passer à Olivier Hutman son propre disque, qu’il n’avait pas écouté depuis 20 ans !)

Quand tu réécoutes ce disque, ça te semble daté ou ringard ?

Non pas du tout. Quand je m’écoute jouer là maintenant, je n’arrive pas à comprendre comment j’avais déjà… je jouais déjà pas mal quoi ! Finalement, je pensais que je jouais comme une merde (rires) A cette époque je ne savais rien, je n’avais pas la culture que j’ai maintenant, tout un langage. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est de l’escroquerie, mais il y avait des phrases un peu faciles.

Quand j’interroge les jazzmen, ils ont souvent du mal à comprendre que leurs disques de cette époque puissent encore plaire, que l’on puisse encore les jouer en soirée…

Non, je ne dirais pas ça. Je suis juste conscient de tout le chemin qui me restait à parcourir à l’époque. Je commençais tout juste à jouer dans des groupes de jazz, avec des gens comme Jean-Lou Longnon. C’est d’ailleurs JEF GILSON qui a enregistré l’album MORAVAGINE. Dans son studio à Paris. Bref je ne connaissais rien, aucun standards. On n’avait pas encore développé notre sens de l’harmonie, c’était de l’expérimentation ! Je le vois comme ça.

Oui, on sent que vous partez dans plein de directions différentes.

C’était une période… je ne sais pas ce que tu en penses, mais le jazz et les musiques improvisés qui tournaient autour du jazz, et même le rock, en étaient à cette époque à un cycle qui était en train de se terminer. On arrivait à une réunion de deux genres complètement opposés : le jazz et le rock. Depuis tous ce qu’on entend dans le jazz n’apporte rien de vraiment nouveau. Depuis les HEADHUNTERS et le MARAVISHNU dis moi ce qu’il y a eu de vraiment novateur dans ce style là, je ne vois pas. On a beaucoup plus eu..

…des gens qui sont allés plus loin dans un style déjà existant.

Voilà. Jaco Pastorius est peut être le dernier musicien vraiment novateur qui soit apparu et c’était à cette époque-là.

Tu t’intéresses aux musiques actuelles, comme le hip hop ?

En ce qui concerne le hip hop, c’est un genre qui m’intéresse beaucoup, que je ne connaissais pas bien. Et un jour vers la fin des années 80 j’ai fait la rencontre de DEE NASTY, et on est devenu de grands amis. Lui était un grand fan de CHUTE LIBRE. Et depuis j’ai participé à deux de ces disques en jouant du clavier.

Propos recueillis par Bobwall

Avec l’aimable autorisation de French Attack – Tous droits réservés 2008